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26 septembre 2019

Balade à Chéu, petit village surprenant

La fin de l'été approche et la nature commence doucement à prendre ses couleurs d'automne. Madame Lucienne et ses petits enfants, Lucas et Lucie, reviennent tranquillement d'une longue promenade dominicale.
Après avoir emprunté le chemin derrière le cimetière, ils retrouvent la route de Jaulges pour remonter dans le cœur du village. Ils s'arrêtent quelques instants pour échanger quelques mots avec un homme qui sort d'une cour.
Les enfants, bien élevés : "Bonjour Monsieur"
L'homme réjoui de cette politesse, rétorque : "Bonjour les enfants" puis voyant  Madame Lucienne légèrement détachée "Bonjour Madame Lucienne, quelle belle matinée, vos petits enfants sont bien polis, cela devient tellement rare de nos jours"
Madame Lucienne, légèrement essoufflée : "J'y veille mon bon Monsieur, j'y veille"
Le bon Monsieur, bien attentionné : "Vous semblez un peu fatiguée, voulez-vous vous reposer un peu, boire un peu d'eau ?"
Madame Lucienne : "C'est gentil mais ça va aller, nous sommes presque arrivés et nous avons encore un peu d'eau"
Lucas la malice : "Tu es certaine Mamy, on pourrait prendre l'apéro !"
Lucie, très sérieuse : "Ça va pas Lucas, on s'invite pas comme ça, ...et puis l’apéro, c'est pour les grands"
Lucas, plié de rire : "Je sais bien, c'est pour rigoler afin que Mamy reprenne son souffle"
Le bon Monsieur, enjoué par cet humour juvénile : "Ce n'est peut être pas la meilleure méthode pour aider votre Mamy"
Madame Lucienne, reprenant son souffle : "Je suis d'accord avec vous, rire tout en essayant de reprendre son souffle n'est pas chose aisée ... ouf ..ouf ...ouf , veuillez aussi le pardonner pour son audace"
Le bon Monsieur : "Pas de soucis, j'apprécie cette fraîcheur d'esprit"

Ils se saluent, se souhaitent bonne journée. La petite famille reprend sa route, le bon monsieur ferme la grille et traverse la route pour rentrer chez lui, ...détendu !
La journée sera bonne.

Lucie, d'une voix douce : "Il est bien gentil ce Monsieur"
Lucas, ne pouvant s’empêcher :  "C'est un gentilhomme"
Lucie : "pfff, tu te trouves drôle ? ...Mamy, par où on passe ?
Mamy : "A droite après la grosse maison (l'ancien presbytère), on va prendre le passage qui mène vers l'église"

A l'approche de l'école maternelle, le garçon remarque une plaque fixée sur un pilier et s'avance au plus près, intrigué !


Lucas, se grattant la tête : "Dis-moi Mamy, - appelez - ça n'a qu'un L normalement , non ?"
Mamy, surprise : "Oui, tu as raison mais tu sais beaucoup de gens s'y perdent avec ce verbe entre un ou deux L suivant le temps et la personne utilisés"
Lucas, d'un ton presque cinglant : " Oui mais là, c'est une école, ils pourraient faire plus attention"
Lucie, naïve : "Oui, mais c'est une école maternelle, ils ne savent pas encore écrire"
Lucas, moqueur : "Idiote, parce que tu crois que ce sont les enfants qui ont fait la pancarte"
Mamy, d'un ton ferme : "Suffit tous les deux, pas de chamaille, Lucas a raison, ce sont des adultes qui ont fabriqué la pancarte et probablement beaucoup d'autres qui ont vérifié"
Lucie : "Tant de monde pour une faute ? "
Lucas : "Ils ont fait exprès, c'est pas possible autrement"
Mamy : "Je ne suis pas si certaine"

Quelques secondes de silence.

Lucie, éberluée : "Vous avez-vu ?"
Mamy et Lucas d'une même voix : "Quoi donc ?"
Lucie, se frottant les yeux : " L'heure ... l'heure , c'est bizarre"
Lucas, écarquillant les yeux : "Mais oui, tu as raison, l'heure ..., l'heure, elle est ... tu as vu Mamy ?"
Mamy, ajustant ses lunettes :  " Diantre ! Je savais que l'originalité est une habitude à Chéu, mais là c'est le pompon"
Lucie, dépassée : "Mais comment font-ils pour entrer ?"
Lucas, redevenu taquin : "Ils remontent le temps"
Lucie, perplexe : "Comment est-ce possible ?"
Lucas, tout sourire : "C'est un peu comme le quai 9 ¾ pour Harry Potter"
Mamy : "Attention Lucas, je te vois venir, tu vas encore faire peur à ta sœur !"
Lucas : "Mais non Mamy, Lucie adore Harry"
Lucie, curieuse : "Tu veux dire que c'est une école de sorciers ?"
Lucas, singeant Harry : "Non, non ici c'est une école normale. Seuls, les vrais sorciers se téléportent dans une école de sorciers, à 13 ¾ "
Lucie, sur ses gardes : "Heu, ils disparaissent de cette école et personne ne voit rien ?"
Lucas, de plus en plus imaginatif : "Les sorciers, même très jeunes, ont d'énormes pouvoirs. Ils peuvent faire croire qu'ils sont à un endroit sans y être. Ils ont un pouvoir de dédoublement !"
Lucie, émerveillée : "Waouh, c'est génial, tu es là, tu n'es plus là, tout en étant là"
Mamy, soulagée de ne pas entendre Lucie pleurer : "Bon ça suffit les enfants, vous redescendez sur terre, vous rangez vos baguettes et on rentre à la maison, il va être bientôt midi"
Lucie, déjà les pieds sur terre : "Mamy, qu'est-ce qu'on mange ce midi ?"
Lucas, plus rapide que Mamy : "De la patacitrouille"
Mamy taquine : "Non, ça sera soupe de potiron !
Lucie : "Beurk"
Mamy : "Allez filez, Lulu va s'impatienter"


Notes :
Tous les personnages de cette histoire sont fictifs.
La plaque est bien réelle.


9 juillet 2019

Balade à Chéu, petit village rassurant


Un dimanche d'été, en fin d'après-midi Madame Lucienne rentre chez elle accompagnée de ses deux petits-enfants, Lucas déjà presque adolescent et Lucie, plus jeune de quelques années.
Ils viennent de passer quelques instants ensemble à l'espace jeux destiné aux enfants près du terrain de football. La température est douce, une brise souffle légèrement, bien agréable et les enfants sont ravis de cette petite escapade.
Au croisement, contrairement à son habitude, Madame Lucienne ne prend pas la rue basse Gallard pour atteindre le centre du village mais continue tout droit.
La petite côte presque franchie, Lucie demande à sa grand-mère :
"Dis-moi Mamy, c'est quoi cette maison avec cette sorcière toute noire, ... ça fait peur"
Lucas, toujours prêt à asticoter sa sœur : "Oh la trouillarde, oh la trouillarde ..."
Lucie : "Arrête Lucas, t'es pas drôle"
Mamy : "Bon ça suffit Lucas, n'embête pas ta sœur"
Lucie : "Rassure-moi Mamy, on ne va passer devant"
Lucas, taquin : "Si, si on va même rentrer dedans"
Lucie, au bord des larmes : "NON , je ne veux pas , ... Mamy, je ne veux pas y aller"
Mamy : "Non, on ira pas, ...Lucas ça suffit, tu fais peur à ta sœur"
Lucas, moqueur : "Mais non, c'est pas moi, c'est la méchante sorcière ... elle va transformer Lucie en grenouille toute visqueuse"
Lucie, les yeux mouillés : "Non, pas en grenouille"
Lucas, mort de rire : "Oh la grenouille, oh la grenouille ..."
Mamy, agacée : "Suffit tous les deux, ce n'est qu'une peinture sur un mur"
Lucie, à peine rassurée : "C'est moche !"
Lucas, à peine calmé : "Imagine l'intérieur !"
Mamy : "N'en rajoute pas Lucas"
Lucie, curieuse malgré sa crainte : "C'est comment ? ..tu sais Mamy ?"
Lucas, plus prompt : "Des toiles d'araignées partout, des chauves-souris, des chaudrons ..."
Mamy, haussant le ton : "Lucas, je vais me fâcher tout rouge ! "
Lucie, timidement : "Y a quoi dans les chaudrons ?"
Mamy, a elle même : ""Oh mon Dieu""
Lucas, imaginatif : "De la bave de limace, du sang de crapaud, des têtes de couleuvres, des pattes d'oiseaux,  ...
Lucie, écœurée : "Beurk !!! C'est dégoûtant !"
Mamy, aussi dégoûtée : " Lucas, tu es répugnant, ...je ne veux plus t’entendre"
Lucas, espiègle : "Bouche-toi les oreilles, Mamy"
Mamy, surprise : "Pousse pas le bouchon trop loin, Lucas !"
Lucas, malicieux : "Juste ce qu'il faut pour pas que tu entendes"
Mamy, explosive, "Bon, là c'est trop !" ... ""Ah, ces mômes !!!""
Lucie, d'une voix tremblante : "Y a un sorcier aussi ?"
Mamy, survoltée : "Un ogre même ..et si vous n’arrêtez pas, il va vous manger tout cru"
Lucie, apeurée : "Non, non , ... je ne veux pas être mangée, ...même cuite"
Lucas, hilare : "Une bouchée, ..et hop"
Mamy : "Trop, c'est ..."
Soudain, un bruit, un grincement, une plainte de porte, ...une silhouette !
Grand-mère et petits-enfants, en chair de poule, restent figés, tétanisés, ... pas un mot ne peut sortir de leurs gorges serrées.
Une voix haute et grave enveloppe le carrefour :
"Voulez-vous rentrer visiter ?"
Ils se regardent, ... et sans un mot trouvent l'énergie de déguerpir pour se réfugier dans la maison la plus proche.
Gîte de France, ont-ils pu lire !
Et une fée leur ouvrit la porte.

Le cauchemar de Lucie



Notes :
Tous les personnages de cette histoire sont fictifs.




1 mars 2019

Le grand incendie

En cet après-midi du 30 Juillet 1829, il fait chaud, l'air est étouffant et le temps tourne à l'orage.
Dans l’arrière-cour d'une ferme du village, le propriétaire des lieux s’apprête à brûler quelques tailles de haies, d'orties et de chardons qui séchaient depuis quelques jours, lorsque son voisin maçon l'interpelle pour discuter d'un tracé à modifier au sujet de travaux en prévisions.
Le fermier rebrousse chemin à la rencontre de l’artisan et demande à son commis de brûler le tas de saletés une fois la litière des chevaux finie. Ce que fit l'homme dès sa tâche terminée.
A l'écart des bâtiments, il commence prudemment à allumer un feu avec quelques brindilles pour l'alimenter ensuite de minuscules fourchées. Il est très attentif. Il a pour mémoire l'incendie de St Florentin 16 ans auparavant ; pas question de revivre un tel événement !
Le tonnerre gronde subitement, ce qui détourne son attention. Simultanément, un coup de vent déclenche un tourbillon d'air.  Des flammèches s'envolent hors de sa vue. Il reprend sa tâche, calme le feu ravivé à coups de fourche.
Il n'a rien vu !
Dans son dos, sous l'effet d'une autre rafale, le chaume de la remise s’enflamme brusquement et bruyamment. Il se retourne, reste figé, impuissant.
Le clocher sonne 15 heures.
Les deux hommes, en pleine discussion, s’aperçoivent du désastre naissant. Ils chassent à voix hautes le monde de la maison, courent détacher vaches et chevaux déjà affolés. D'autres toits de chaumes s’embrasent rapidement.  La fumée de plus en plus dense devient suffocante. Il n’est plus question de revenir dans les pénates pour sauver quelques objets de valeur. Cochons, poules, lapins sont abandonnés à leur triste sort.
Dans la rue, les gamins crient au feu, au feu, ... et le curé déjà averti se démène à sonner le tocsin, à peine secondé par son bedeau, ce dernier complètement sonné !
Le vent prend de la vigueur, les flammes aussi.  Les habitants paniqués essaient de sauver ce qui est possible. Les femmes en couches, les malades sont extirpés de leurs paillasses. D'autres se télescopent avec charrettes et brouettes sur lesquelles sont jetés à la hâte denrées alimentaires, linges, vêtements, ...
La majorité des hommes sont aux champs, c'est la saison des moissons.
Alertés par la cloche et à la vue du panache de fumée au-dessus du village, ils saisissent immédiatement la gravité et prennent leurs jambes à leur cou pour revenir au plus vite au village.  A peine arrivés, ils croisent des gens éberlués, hagards, noircis par la fumée, d'autres plus loin aident les moins vaillants. Dans la fournaise, des cris, des pleurs, les premiers craquements, les premiers éboulements. L’horreur !
Vers 16h00, l'orage éclate, libérant une eau qui aurait pu être salvatrice mais l'incendie est d'une telle puissance, qu'il n'en est rien, tout au moins à son commencement. La moitié des maisons du village sont en feu, l'église et les bâtiments proches sont miraculeusement épargnés.  La pluie s'intensifie, des trombes d'eau arrivent enfin à bout des flammes évitant que l'autre partie du village s'embrase à son tour.
Quelques habitants, revenus sur place pour essayer de retrouver des biens, errent au milieu des fumerolles.
Détrempés jusqu'aux os, ils pataugent dans une bouillasse noire et épaisse, complément désorientés.  On croirait voir des fantômes.
Les lieux sont méconnaissables, la scène complètement apocalyptique.
Beaucoup se sont retrouvés en périphérie du village, certains se sont réfugiés à l’église, d'autres à la ferme de Mailly ou au château.
Les habitants de Jaulges, le village le plus proche, alertés eux aussi par tocsin et fumées, viennent aider, soutenir, ravitailler, et proposent l’hébergement.
Après la panique, l'angoisse, l’abattement, ... enfin un peu de réconfort.
La nuit tombe sur le village.

……………&………………..

En cet après-midi, 65 maisons furent réduites en cendres avec miraculeusement une seule victime à déplorer, une personne âgée oubliée par tous, calcinée dans sa sieste.
La violence du vent fût si grande que des mèches de glui furent emportées jusqu'à Beugnon, éloigné de deux lieues.

Il a fallu s'organiser pour reconstruire. Les maisons furent rebâties et couvertes en tuiles, l'aspect du village fut ainsi changé, avec de plus grandes rues, de plus grands espaces, celui que l’on connait aujourd’hui.
Quelques chaumières épargnées par l’incendie, notamment dans le bas du village route de St Florentin, subsistèrent encore quelques années.

Chaumière, comme à Chéu
Un exemple de chaumière de notre région

Pour les amateurs d'anachronisme, ce tragique événement aurait purifié le village des esprits maléfiques, pffff...vaut mieux en sourire !
Effectivement, quelques faits divers de « sorcellerie » se seraient déroulés vers 1700, mais c’était il y a bien longtemps ! (Voir les articles sur ce blogue).

Source et inspiration :
Histoire de l'abbaye de Pontigny ordre de Cîteaux ... de l'abbé Henry (Vaast Barthélemy Henry)
Contes et histoire vraies de la vie - Souvenirs d'un gamin de Chéu, village des bords de l'Armançon, (Chapitre 18) d'Yves Malaquin.
Les noms des personnages ont été retirés volontairement.




7 février 2019

La saga des Sorciers

..ou plutôt,  des apprentis-sorciers !
N'oubliez pas de cliquer sur les mots en caractère gras, ils vous conduiront vers un complément d'information.

Au fil des recherches entreprises, deux périodes se distinguent :
La période qui pourrait être qualifiée d'anté-Moiset, et donc par conséquence une autre nommée post-Moiset.
Il faut reconnaitre l'habilité de Charles Moiset d'avoir fait resurgir en 1876 quelques faits divers enfouis dans le passé et avoir su développer l'imagination de ses "successeurs", ainsi que celle des lecteurs.
Dommage qu'il ne cite aucune source !


Commençons par la période post-Moiset :


En 1931,  Maurice Pignard-Péguet, ancien professeur d'université, avec cette version consultable dans les  "Histoire des communes de_Yonne, Tome I", concaténant deux écrits de Ch. Moiset, visibles sur ce blogue.

En 1989, avec celle plutôt bien arrangée d'André Ségaud, chroniqueur historique, visible ici .

En 2011, celle du néo-folkloriste Roger Maudhuy qui nourrit Wikipédia, faisant référence à un document et à un témoin qu'il ne peut citer !

En 2017 l'entrevue donnée à FranceBleue du maire actuellement en service, faisant référence à  une archive du diocèse de France. Sauf que le diocèse de France n'existe pas ! Version audio.
Pour ces deux derniers cas, si toutefois ces documents existaient,  il est quand même fort regrettable que ces personnes fassent de la rétention d'information aux dépens de la mémoire collective.

Aussi en 2017, ce blogueur qui se lâche, fort persuadé que Chéu est la couche du diable.
Et une autre entrevue du maire. Décidément, il faudrait penser à lui offrir un balai !!

Et pour finir (à ce jour) en 2018, cette fresque , ce qui permet de sortir des écrits 😵, visible sur le pignon de la maison d'une conseillère probablement envoutée par notre maire et ses belles histoires.


Venons maintenant à la période anté-Moiset, bien plus proche de la source :


En 1839, Vaast Barthélemy Henry, dit l’abbé Henry, historien régional, évoque des faits (sans utiliser le mot sorcier) dans son "Histoire de l'abbaye de Pontigny ordre de Cîteaux : suivie de quelques notices historiques sur les communes des environs et des principales pièces justificatives",  ceux-ci sembleraient avoir inspiré Charles Moiset !

En 1809, "Histoire générale des cérémonies, mœurs et coutumes religieuses de tous les peuples du monde", par l'abbé Banier de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, reprend un fait-divers évoqué par le prêtre Pierre Lebrun en 1732 (voir ci-dessous).
Au moins lui citait ses sources.

En 1732, voir l'article sur ce blogue.

En 1702, des travaux préliminaires de Pierre Lebrun relatent les faits de Montigny-le-Roi tels qu'ils ont été transcrits en 1732 mais ne couvrent pas ceux de Chéu.

Il existe aussi deux livres contemporains flirtant avec ce thème :
Un, autobiographique, écrit par un ancien enfant du village, Yves Malaquin : "Contes et histoire vraies de la vie - Souvenirs d'un gamin de Chéu, village des bords de l'Armançon,  Chapitre 12" (ISBN 2-9524968-0-3)
Il lui était probablement difficile de passer à coté !

L'autre un roman-fiction "Le sorcier de St Florentin" d'Eurydice Jenkins.
(ISBN 978-2-916600-30-7)









6 février 2019

Les Sorciers en 1700 par P.Lebrun

Ci-dessous une transcription d'un extrait de "Histoire Critique des Pratiques Superstitieuses" Tome II, p301 de Pierre Lebrun, prêtre de l'oratoire, publié en 1732
Ce texte en vieux français (non corrigé) relate ce fait divers de la paroisse de Chéu. 
Il fait suite à un autre texte (procès verbal inclus) traitant d'une affaire hautement plus importante survenue dans la paroisse de Montigny-le-Roi, (aujourd'hui Montigny-la-Resle).
Dommage que le procès verbal concernant Chéu n'apparaisse point !


...
Quoi de plus singulier qu'un grand nombre de personnes qui s'accusoient mutuellement de sortilege, n'ayent pû enfoncer dans l'eau, où elles avoient été jettées pieds & poings liés, comme le Procès Verbal  de ce Chapitre en fait foi. 
Cet usage ne cesse point ; car Mr. le Curé d'Hery qui est le lieu de la résidence du Notaire qui a dressé le Procès Verbal en question, envoyant à Paris une nouvelle copie de ce Procès, écrit du 17. de ce mois de Mars 1701. que dans la Parroisse de Cheu, Diocese de Sens, plusieurs personnes de different sexe, pour se justifier des reproches qu'on leur faisoit qu'ils étoient Sorciers , demanderent d’être baignés publiquement ! Il dit qu'on les lia à la maniere ordinaire, qu'on les jetta dans un endroit profond de la riviere d'Armanson, assés près de Saint Florentin & que ces malheureux ayant la confusion de demeurer toujours sur l'eau sans pouvoir enfoncer , furent par-là reconnus vrais Sorciers. Il ajoute que l'épreuve se fit l'été dernier en presence de plus de huit cens personnes.
Cette Lettre & une autre rélation plus détaillée nous apprennent une maniere singuliere dont on s'est avisé depuis plus de cent ans , de lier ceux qu'on jettoit dans l'eau. La posture est plus génante que celle que nous avons exposée plus haut, & elle est aussi plus propre à faire enfoncer dans l'eau. On leur lie les coudes sous le jarret, & les mains avec les pieds, en sorte que le pouce de la main droite est liée au gros orteil du pied gauche, & le pouce de la main gauche au gros orteil du pied droit. 
La figure le fera plus facilement entendre.





5 février 2019

Les Sorciers en 1700 par Ch.Moiset

Ci-dessous une transcription d'un écrit du folkloriste Charles Moiset, texte issu de l'Annuaire Historique du Département de l'Yonne de 1876, 3ème partie, page 23.





LES SORCIERS DE CHÉU EN 1700.

 Pendant la plus grande partie du XVI° siècle, en France, la croyance aux sorciers était encore universelle. Savants et ignorants, clercs et laïques, magistrats et médecins, tous étaient persuadés que le démon pouvait, à son gré, s'asservir les corps et les âmes. Pour ne citer qu'un exemple, vers la même époque (1674) où Mme de Montespan, ambitieuse de fixer à son profit les caprices du roi, faisait célébrer par Guibourg des messes diaboliques dans lesquelles son corps servait d'autel, le Parlement de Rouen, craignant que Louis XIV ne se laissât aller à commuer en bannissement perpétuel la peine du feu prononcée contre des sorciers, adressa à ce dernier une pressante requête pour chercher à le retenir. Cette savante compagnie, composée des esprits les plus distingués de la Normandie, croyait fermement que tout irait à mal en France si l'on s'écartait de la sinistre voie ouverte par les livres des Delancre, des Boguet et autres démonologues. Malgré ces résistances, toutefois, dans les derniers temps du XVII° siècle, l'horreur qu'inspiraient les sorciers s'humanisa quelque peu. Dans un édit, donné en juillet 1682, se rencontrent de sages dispositions empruntées à l'Ordonnance Caroline, d'après lesquelles ne devaient plus être frappées du dernier supplice « que les personnes assez méchantes pour joindre à la superstition l'impiété et le sacrilège, ou pour se servir de vénéfices et de poisons. » Quant aux actes de pure sorcellerie, le juge pourrait seulement infliger une punition exemplaire, suivant l'exigence des cas.
   
  Mais quel que fût l'adoucissement apporté aux anciennes peines, la crainte de passer pour sorcier n'en subsista pas moins, pendant longtemps encore, presque tout entière. Soit souci des rigueurs de l'opinion publique, soit défiance des appréciations arbitraires du juge, sitôt que l'on se sentait soupçonné de sorcellerie, rien ne coûtait pour établir son innocence, même par les moyens les plus hasardeux. Parmi les nombreux exemples que l'on pourrait tirer de l'histoire des pays dont se compose aujourd'hui le département de l'Yonne, les faits suivants en vont fournir la preuve.
  ***
  Un certain jour d'été de l'année 1700, à peu de distance de Saint-Florentin, un nombre considérable d'habitants de cette ville et des pays voisins se trouvaient réunis sur les bords de l'Armançon, en un point où cette rivière avait le plus de profondeur. Gens de tous âges et de toutes conditions étaient accourus avec un empressement qui indiquait l'attente d'une scène pour laquelle ils se passionnaient. Que devait être cette scène?... C'est au petit village de Chéu, situé à une demi-lieue de là, qu'il en faut aller chercher le secret.

  Chéu fut autrefois, paraît-il, une terre féconde pour la sorcellerie. Pendant des siècles, le Diable y régna en maître. A peu de distance de ce pays existe un bois, appelé le Sauvoie, dans lequel, suivant une tradition qui s'est continuée jusqu'à nos jours, se célébrait le Sabbat; et, il n'y a pas bien longtemps encore que, par ressouvenir du passé, on disait en parlant d'un habitant de ce village : « C'est un sorcier de Chéu. »

    Par quelles raisons Satan eut-il, ou du moins fut-il réputé avoir tant de prise sur l'esprit des Chéutins ? A défaut de cause plus certaine, on pouvait invoquer peut-être l'extrême misère dans laquelle ces malheureux furent longtemps plongés. Aujourd'hui que, par suite des changements apportés dans le genre de culture du sol, Chéu est devenu l'une des plus riches communes du canton de

  Saint-Florentin, ses habitants ne soupçonnent guère la sombre existence qu'eurent à mener leurs pères. Il ne faudrait pas remonter bien haut cependant pour retrouver des traces de l'ancienne misère de ce pays. Qu'on se figure un amas de chaumières insalubres et délabrées, enveloppées de toutes parts de bruyères et de marécages, n'ayant, pour communiquer avec les autres centres d'habitation, que quelques rares chemins, tout au plus praticables pendant la belle saison, voilà ce qu'était Chéu, il n'y a pas plus de quarante ans. Que si, au milieu du mouvement d'améliorations matérielles qui commençait alors à s'accroître notablement dans les villages de notre région, Chéu présentait encore un aspect aussi désolé, quelle ne devait pas être la situation de ce malheureux pays à une époque où nos campagnes étaient si profondément marquées du sceau de la barbarie ! En de telles conditions, il n'y aurait rien d'étonnant que les pauvres Chéutins, se croyant délaissés du Ciel tout autant que de la nature et de la société, eussent songé à se donner à la dernière puissance qui pouvait les secourir, c'est-à-dire à Satan. Aussi bien l'abandon au Diable fut-il le plus souvent un acte de dépit et de désespoir. A ceux que la terre abreuvait de tristesses, le noir esprit apparaissait comme un consolateur de qui l'on pouvait attendre soit appui, soit vengeance.

  Quoiqu'il en soit du mobile qui ait jamais dirigé les prétendus sorciers de Chéu, ce qui est assuré, c'est que, à différentes époques, des habitants de ce pays eurent à se défendre de l'accusation de démonolâtrie. Ce fut notamment une circonstance de cette nature qui détermina l'épreuve à laquelle venait assister la foule réunie sur les rives de l'Armançon.

  Depuis quelque temps, un certain nombre d'habitants de Chéu s'entr'accusaient de sortilèges et de maléfices. Si ces imputations étaient fondées, rien aujourd'hui ne met à même d'en juger. Tout ce qu'on sait, c'est que ces incriminations réciproques préoccupaient assez ceux qui en étaient l'objet pour les porter å demander une justification publique.

  On se rappelle combien les ordalies ou jugements de Dieu furent en usage pendant le moyen-âge et même par-delà. La justice féodale, se tenant en défiance contre la parole de l'homme, qui trop souvent est mensongère, avait résolu d'en appeler à l'incorruptible témoignage des éléments. De là, différentes épreuves, dont les principales furent l'épreuve par l'eau et l'épreuve par le feu. Pour ce qui est de l'eau froide notamment, on considérait que, mise aux prises avec un accusé, elle ne consentirait à lui donner un refuge dans son sein qu'autant que cet accusé serait pur comme elle. Donc, celui-là serait innocent qui enfoncerait ; coupable, qui surnagerait.

  L'épreuve de l'eau froide étant, en général, réservée au petit peuple, ce fut à celle-là que les sujets de Chéu proposèrent de se soumettre. Bien que le Parlement de Paris eût interdit cette sorte de jugement de Dieu par un arrêt du 1er décembre 1604, les juges des lieux accueillirent la demande qui leur était adressée. Au jour donc qui avait été convenu, après s'être préparé par le jeûne et la communion, les accusés se rendirent au point de l'Armançon où les attendaient plus de huit cents spectateurs. Là, on leur lia les bras et les mains aux jarrets et aux pieds, puis on leur passa une longue corde sous les aisselles, afin de retirer de l'eau ceux qui disparaîtraient.
- A l'effroi général des assistants, tous les accusés demeurèrent sur l'eau. Personne, bien entendu, ne chercha à se demander si quelque cause naturelle, comme la complexion des patients, la manière dont l'épreuve avait été faite, n'expliquerait pas le phénomène qui venait de se produire. Pour tous les assistants, point de doute que tous les accusés fussent de vrais sorciers !
- De leur côté, les juges présents à l'épreuve adressèrent aussitôt un rapport aux juges supérieurs, concluant sans doute à ce que des poursuites fussent ordonnées contre les suppôts de Satan. Mais ces derniers juges, appliquant les maximes formulées par le Parlement de Paris, répondirent que l'épreuve n'était point décisive, qu'on devait même se garder de recourir à un tel genre d'épreuves, lequel, non-seulement n'était point propre à faire distinguer l'innocent du coupable, mais avait encore pour résultat impie de tenter Dieu. La justice n'inquiéta donc pas les individus contre qui avait tourné l'épreuve. Est-ce à dire que ceux-ci n'eurent à concevoir pour l'avenir aucune appréhension ? En juger ainsi, serait perdre de vue que les victimes de l'épreuve avaient plus que jamais à compter avec l'aversion publique, et devaient craindre que plus tard des poursuites en bonne forme fussent dirigées contre elles. Aussi plusieurs de ces prétendus sorciers regardèrent-ils comme prudent de se mettre à distance de leurs accusateurs ; et, peu de temps après, on les vit quitter pour toujours le pays avec leurs familles. Quant à ceux qui restèrent, on ne voit pas ce qui en advint. Peut-être eurent-ils la bonne fortune de conserver un repos relatif. Car, quoique les peines édictées contre la sorcellerie restèrent en vigueur jusqu'à la Révolution, on touchait à l'époque où l'opinion publique, par un retour au bon sens, allait s'arracher aux cauchemars qui l'avaient si longtemps terrifiée.

CHARLES MOISET.


4 février 2019

Chéu dans le BSSHNY de 1891


Chéu dans le Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l'Yonne de 1891

Ci-dessous a été retranscrit un  extrait du "Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l'Yonne"  publié en 1891 (Volume 45). Cet extrait écrit par le folkloriste Charles MOISET concerne uniquement la commune de Chéu.

 

 

 

RECHERCHES SUR L'ORIGINE 
DES 
NOMS DE COMMUNES, DE HAMEAUX, DE FERMES
ET DE CLIMATS DE FINAGES DU CANTON DE SAINT-FLORENTIN


Par M. Ch. MOISET
 
COMMUNE DE CHEU

Cadugius (VII° s.), Chéu (XII° s.), Chaducum, Chau (XIII° s.).
  Si ce pays était dans le midi et entouré de terrains pierreux on serait tenté de faire Cadugius synonyme du mot cade, espèce de genévrier employé pour former des haies. Mais il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette supposition à propos d'un pays dont le sol n'est même pas propice au genévrier commun.
  A défaut d'explication plus simple et plus saisissante, nous rapporterons celle qu'à donnée M. Prot
« Le caducum du moyen-âge, dit-il, représentait un héritage, une échoite, un bien tombé, chu ou cheu de légitime et directe ligne. Si pour l'homme libre, le bourgeois, le seigneur, son caducum représentait l'héritage direct des ancêtres, pour le serf, le colon, le caducum était, au contraire, le bien de main-morte, parce que, le cas échéant, il tombait, il chéait dans le domaine propre du seigneur. En effet, dans ce sens, de beaucoup le plus général, surtout en parlant de tout un territoire, caducum est synonyme de main-morte ».
  M. d'Arbois de Jubainville rapporte le nom de Chéu au gentilice Catuius dérivé du mot gaulois catu, guerre. Il déclare cependant n'avoir pas rencontré d'exemple de ce gentilice dans les inscriptions ni dans les auteurs du temps de l'empire romain. Mais dit-il (la raison est-elle bien décisive ?), il est nécessaire pour expliquer le nom de lieu Catuiaca d'une station située sur la route de Milan à Arles dans l'itinéraire d'Antonin et il ajoute « Catuius, perdu comme nom d'homme, se reconnait comme nom de lieu au cas indirect Cadugio, dans le testament de Vigile, évêque d'Auxerre à la fin du VII° siècle. C'est aujourd'hui Chéu (Yonne) ».
  Quoiqu'en dise le savant professeur ce n'est pas sans une forte dose de bonne volonté qu'on peut arriver à reconnaître dans Cadugius, ou Cadugio le mot Catuius. 


Origine des noms des différents climats du finage de Chéu.

- Les Noues-Paquin ou Pasquin - Vient sûrement du bas latin pasticium, pascuus ager, pastis, pâturage. Prés où l'on mène paitre les bestiaux qui trouvent dans les noues de l'eau pour se désaltérer. 

- Le Champ-d'Ollan ou Dolent - A Chéu, les anciens appellent encore la Mort la Dolente. Pour expliquer la désignation donnée à ce climat on dit qu'il s'y livra autrefois un grand combat. Les tumuli qu'on rencontre à Chéu, à Jaulges et à Varennes viennent, en une certaine mesure, à l'appui de cette tradition.
  Pour renforcer notre interprétation nous constaterons qu'un hameau de Mézilles s'appelle Champ-Dolent, et que, d'après une croyance locale, on voit sur une roche l'empreinte de deux des pieds du cheval de Charles-le-Téméraire ce qui implique aussi une idée de combat.
  En maints endroits d'ailleurs on rencontre des climats dont la dénomination rappelle des faits de guerre ou de meurtre. Dans la contrée où se livra, en 842, la bataille de Fontenoy on trouve l'Étang-de-la-Guerre, le Champ-de-la-mort, la  Fosse-aux-gendarmes, la Fosse-aux-prêtres, et une foule d'autres appellations non moins significatives. Près du marais de Chaperoy aussi est un chemin qui porte encore le nom sinistre de la Male-Rue. C'est là que, d'après la tradition, furent assassinés par les satellites du gouverneur romain, saint Prix, saint Corcodome et les autres compagnons de saint Pèlerin, l'évêque de l'Auxerrois.

- Les Equoins ou Ejoies. Ces deux dénominations s'éclairent mutuellement.
  Equoins doit être un dérivé, déformé par le langage rustique, de aqua, mot qui a subi tout une série de transformations, telles que, aigue, egue, ave, ève, avant de devenir eau.
  Ejoies vient manifestement du verbe éjouer, qui signifie rouir.
Ejouer le chamvre, cela se dit toujours dans le pays, c'est le faire rouir.
  Or, il y avait autrefois beaucoup de chenevières à Chéu, et l'on voit encore aujourd'hui de nombreuses traces d'anciennes noues dans le climat dont il s'agit.

- La Tenaillère, au cadastre le Lateux-Hallier, sur les anciens titres.
  Bien que cela semble étrange au premier coup d'oeil il pourrait bien se faire que Tenaillère signifiait chênaie. Le mot chênaie a subi des variations et des altérations qui le rendent souvent méconnaissable, comme l'explique M. Cocheris dans ce passage de son livre sur l'Origine et le formation des noms de lieux  « Dans le nord de la France, dit très bien M. Houzé, et dans la Belgique wallonne, le mot chien se dit tien, quien, lchien ces trois formes différentes d'un même nom expliquent pourquoi Thenay (Indre), Quenay (Calvados), Chenay (Marne), représentent tous trois une chênaie; pourquoi Thenailles (Aisne) est identique à Chenailles (Loiret). » Que si un étymologiste aussi autorisé que M. Cocheris n'hésite pas a tirer Thenailles de chênaie, il ne doit pas paraitre téméraire de faire sortir de ce même mot l'expression Tenaillière, diminutif de Thenailles, c'est-à-dire petite chênaie.
  La qualification donnée au climat par les anciens titres vient encore corroborer cette interprétation. Les deux mots Lateux-Hallier ont un sens facile à saisir. Lateux, en patois de l'Yonne, veut dire sol argileux; hallier, agglomération de buissons et d'arbrisseaux qui sert de retraite au menu gibier, comme lièvres et lapins. Et, en réalité, c'était bien là une réserve, selon l'acception cynégétique: le seigneur à qui appartenaient les terrains de ce climat y faisait amener du foin, en temps de neige, pour la nourriture des petits quadrupèdes qu'il voulait conserver.
 Est-il besoin d'observer que le sens de chênaie n'est pas exclusif de celui de hallier ? Les deux choses peuvent se trouver réunies sur un même terrain, ou ont pu s'y succéder, et déterminer, à intervalle, les deux qualifications que nous avons mentionnées.
  A ce climat se rattache une petite légende. On dit qu'en 1700, lorsqu'un certain nombre d'habitants de Chéu qui s'étaient accusés les uns les autres de sorcellerie, furent soumis, sur leur demande, à l'épreuve de l'eau dans l'Armançon, l'un d'eux, saisi d'épouvante en voyant que les cinq qui avaient précédé avaient surnagé et par conséquent étaient reconnus coupables, se déroba tout à coup et alla se réfugier dans le hallier. Malgré la battue à laquelle on se livra à son sujet on ne put le découvrir. Sût-il, par un sortilège, comme on le crut, se changer momentanément en lièvre ? Toujours est il qu'au bout d'un certain temps le prétendu sorcier revint à son domicile, et que, soit compassion, soit frayeur, ses compatriotes se contentèrent de le surnommer le Le
père lièvre.

- Les Blines - Plusieurs localités du département s'appellent les Blins, qu'on écrit aussi Blains. M. Prot dérive ce mot de blanda, blandum, b oussailles, observant que le son an, en se convertit très fréquemment chez nous en ain, ein, in. Exemples emmaincher, mainger, pour emmancher, manger. Cette même étymologie pourrait bien être étendue au climat des Blines dont le sol caillouteux ne comporte que trop les broussailles.

- La Crouillère - Terme équivalent de crot, noue, mare. Ce climat est, en effet, couvert d'eau pendant l'hiver.
 

- Les Pourots - Très probablement l'expression générique pourots en usage à Chéu pour exprimer toute espèce de mauvaises herbes.

 - Le ou les Pargis - Ce nom ne viendrait-il pas du mot parigines qui avait le sens de haies, et dont M. Cocheris ()) fait sortir plusieurs noms de lieux, comme Pargny, Parigny ?

- Praie. -  Pour prés. Cette contrée fut longtemps en pâturages.
 

- La Retraite. -  Lieu retiré, en effet, car une partie du climat est séparée du finage de Chéu par la rivière l'Armançon.
 

- Courtenet. - Tout ce climat ne contient que des champs très courts.
 

- La Bécasse. -  Lieu ou la bécasse se plaît à s'établir.
 

- Le Clouseau. - Ancien clos qui appartenait au seigneur de Chéu.
 

- La Croix-Chicotin. - Climat où fut érigée une croix par un habitant de Chéu, du nom de Jean Chicotin.

 - Vos-Granges ou Vaugrange. - On ne peut songer à donner ici à vos ou vau le sens de val attendu que ce climat est absolument plat. Mais vau ne serait-il pas une altération du mot voie ? Il y avait autrefois, parait-il, une habitation agricole dans cette contrée. Vos ou Vaugrange signifierait alors voie, chemin de la grange.
 

- Les Crantins - Peut-être de la figure du climat, qui présente nombre de hachures, de crans.
 

- Viévaut. -  Apparemment pour vieille, et vaut, pour voie, chemin. Vieille voie. Ce climat se trouve, en effet, près d'un ancien chemin qui existe toujours.

- La Ruelle-au-Bâtard. - D'après la tradition ce climat tire son nom d'un ancien propriétaire d'un champ y attenant, lequel était
bâtard d'un seigneur de Germigny. La mère était domestique chez le seigneur. L'enfant fut inscrit sur le registre des naissances de Chéu avec la qualification de bâtard du seigneur. Il habita Chéu où il fut tisserand. Les anciens du pays n'ont pas oublié son nom.
 

- Les Fosses. - Terrains bas et humides. Il y avait autrefois un trou, dans lequel allaient boire les bestiaux.
 

- Le Sécheron. - La Sèche. - Ces mots s'expliquent d'eux-mêmes.
 

- Le Pléneau. -  Prés souvent remplis d'eau par le ruisseau de Coutais.

- Saute-loup. - On appelle saute-loup à Chéu une barrière formée avec des bourrées et des perches. Or, le climat dont il s'agit, tout employé en chénevières, touchait à l'extrémité de plusieurs ruelles du village. Pour empêcher que les chiens et le bétail n'allâssent faire des dégâts dans les chénevières on éleva au bout de chacune des ruelles des barricades du genre de celles qu'on appelle saute-loup.

- Prés de Bondu. - Ces prés sont traversés par un ruisseau qui porte le nom de Bondu.

- Le Chéron. - Ce climat est très enclavé. L'appellation qu'on lui a donnée n'aurait elle pas pour objet d'indiquer que là existait le droit de cher « Droit, dit le dictionnaire des patois de l'Yonne, que possède un propriétaire de pouvoir passer librement avec une voiture dans une propriété contiguë à la sienne, soit pour les besoins de la culture, soit pour l'enlèvement de ses récoltes » ? Du latin carrela, carrus, chariot, charrette.

- Champ-de-la-Porte. -  Climat qui se trouvait devant la porte d'une ancienne ferme à l'entrée de Chéu.

- Pré Goujon. - Ce climat en nature de pré, il y a cent ans encore, est aujourd'hui en terres. Il est près du ruisseau du Coutais,
et quand ce ru débordait, ce, qui arrivait souvent, ses eaux s'épandaient dans les fossés des prés et y amenaient de petits poissons.


 - La Grande-Loyre, la Petite-Loyre. - Prés fréquemment inondés, et qui ont pu être ainsi dénommés par allusion aux débordements de la Loire. Rappelons aussi que le vieux mot français Loïre signifiait cuve de pressoir.
 

- Le Mont-Oiseau. - Climat particulièrement fréquenté par les oiseaux.
 

- Les Boulées ou Boulés. -  Sans doute pour bouleaux, lieu planté de bouleaux.
 Néanmoins, à Chéu, une autre explication a cours. Le terrain de ce climat est très sablonneux. Sous l'influence de la pluie et même du vent les faites des hâtes s'abattent,. ils boulent (pour s'éboulent) dit-on dans le pays. De là viendrait le nom du climat.

 - Les Aubrons.-  Terrain composé d'un mélange de terre grasseet de gravier. Ce nom d'Aubrons parait venir du mot latin albaretum, lieu planté de bois blanc. C'est de là que l'on tire l'expression Aubray qui s'applique aussi aux endroits plantés d'arbres de même essence.

 - Noyer-Notre-Dame. - Rien n'indique qu'il y eût jamais là, ni une statue, ni une croix élevée à la Vierge.
On est donc porté à supposer que la qualification Notre-Dame s'applique à une ancienne châtelaine du pays qui possédait tout
ou partie du climat.


- Sous Michot  - Terrains en contrebas d'une propriété qui a pu appartenir à un nommé Michot.
 

- La Praie. - Sens de pré.

- Chaume-Seys - Sur les anciens titres il est écrit Chaume au sel qualification qui a pour but d'exprimer que le terrain est
formé de sable siliceux qui, au soleil, brille et a l'apparence d'un banc de sel. Notons, en outre, qu'autrefois, à Chéu, sel se prononçait sey.


- Le Près-des-Chiens - Mauvais prés, qui n'ont, dit-on, d'autre avantage que de produire certaines herbes que les chiens recherchent pour se tenir le ventre libre.

- Les Putemusses. - Petit bois. En patois de l'Yonne, put, pute, signifie laid, vilain; Musse, du latin. mus (rat), trou de rat, de souris. Putemusse voudrait-il pas dire les vilains, les mauvais rats, loirs, lérots, appelés vulgairement raveux, qui foisonnent dans ce bois ?


- Le Sauvoie (bois). De Sylva, bois, forêt.
Des étymologistes autorisés (notamment M. Cocheris) ont tiré de ce mot l'origine de plusieurs noms de lieux, par exemple la Sauve (Haute-Loire) Sauve (Gard) Les Sauves (Var).
  Le Sauvoie est réputé pour avoir été le lieu de réunion des sorciers de Chéu. Là était un grand chêne, qui existe encore, autour duquel on procédait au Sabbat.
  Et à propos du Sabbat, la tradition a conservé des souvenirs qu'à titre de curiosité au moins, il est bon de relater.

  1° Un certain soir que les initiés Chéutins se livraient au Sabbat, passe un habitant de Vergigny qui se rendait à Varennes (pays situés à une lieue environ de Chéu). Attiré par le bruit, il approche et se tapit derrière un arbre pour assister secrètement aux scènes diaboliques qui vont se dérouler. Mais les suppôts de Satan ont, parait il, des yeux d'Argus. L'un d'eux découvre l'espion, le signale au chef du Sabbat. Aussitôt ordre est donné de saisir l'intrus et de l'amener en pleine assemblée. Ainsi fait.
Après interrogatoire, le chef du Sabbat, reconnaissant que le Verginien n'est coupable que du péché de curiosité, le condamne seulement à faire une danse avec les adeptes. Commence une ronde dans laquelle on doit chanter les jours de la semaine, sauf samedi et dimanche. Mais le Vergignien a deux défauts :d'abord il n'est pas initié, et puis il est bossu. Après avoir chanté en choeur les jours sacramentels de la semaine, le malheureux articule la première syllabe du mot samedi. « Qu'on lui ôte sa bosse dit le chef qui est bon prince. C'est assez, comme peine, de le rendre méconnaissable
»
Et la bosse disparut, à la grande satisfaction surtout de la femme du condamné.
Quelques jours après, une voisine du ménage Vergignien, voyant battre dans la grange un individu qu'elle ne reconnait pas, dit à la femme de l'ancien bossu  « Vous avez donc fait venir un batteur des environs pour remplacer votre mari? » – « Mais nom, c'est mon mari lui-même qui bat. » - « Comment votre mari ? mais le batteur que je viens de voir n'a pas de bosse ?» 
– « Pas moins vrai que c'est mon mari. »
Stupéfaction de la voisine qui interroge longtemps sans pouvoir obtenir de confidences, car on se croit tenu au secret. Mais qu'est un secret ? Le plus souvent un fardeau dont on ne demande qu'à se décharger. Peu à peu, pressée par les questions de sa voisine, la femme de l'ex-bossu s'abandonne et finit par confier ce qui s'est passé au Sauvoie. Aussitôt renseignée Mais mon mari aussi a une bosse, se dit la voisine si je l'envoyais au Sauvoie pour la faire enlever » Et voilà qu'au bout de peu de jours notre second bossu se met en route. On lui a dicté ce qu'il doit faire et dire. Il exécute ponctuellement; par malheur, en chantant dans la ronde infernale, il se laisse aller à prononcer tout entier le mot samedi.
« C'est encore un Vergignien s'écrie le chef du Sabbat qu'on lui mette la bosse de son compatriote. Comme l'infortuné en avait déjà une sur le dos, on lui mit la seconde sur le devant.

  2° D'après la tradition encore, le Sabbat Chéutin avait une origine infiniment plus réaliste et utilitaire qu'on ne le suppose.
Le finage de la paroisse était autrefois presque entièrement dépourvu de bois. Il n'en existait qu'un seul, le Sauvoie, qui appartenait au seigneur. Il y a 70 ou 80 ans encore, on ne se chauffait dans le pays qu'avec du gazon de bruyère. Il fallait bien pourtant que les habitants se pourvussent de manches de pioche, de fourches, de perches, etc. A défaut de bois possédé en propre, on allait dans celui du seigneur. Mais pour éviter la concurrence, en même temps que pour tenir à distance les gardes de la seigneurie, les plus hardis et les plus avisés des ravageurs imaginèrent de pousser des cris terrifiants pendant qu'ils se livraient à leurs déprédations.
Le stratagème réussit. Le gros de la population en vint à se persuader que le Sauvoie était fréquenté, la nuit, par
des esprits diaboliques. Les superstitions du temps aidant, le bois fut peu à peu considéré comme le sanctuaire de Satan, et les dévots de Sa Majesté infernale en firent un lieu de rendez-vous.